Ponts : le « chantier du siècle » attend toujours ses moyens
Ouvert cette année à 31 545 communes, le programme national Ponts aide les plus petites à réparer leurs ouvrages d'art avec l'appui de l'État. C'est une avancée réelle, et le Parti Radical la salue. Mais cinquante millions d'euros par an pour un besoin que le Sénat chiffrait à plus de deux milliards, c'est traiter en gouttes d'eau ce qu'il nommait lui-même « le chantier du siècle ». À Gênes, l'addition d'un pont négligé s'est écrite en quarante-trois morts.
Disons d'emblée le mérite du dispositif. En ouvrant l'accès au programme à la quasi-totalité des petites communes, celles de moins de dix mille habitants au potentiel fiscal modeste, en subventionnant jusqu'à 60 % des travaux, en offrant l'expertise gratuite des ingénieurs du Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement à travers le service « SOS Ponts », l'État fait ce que le Parti Radical réclame de longue date : accompagner les territoires plutôt que les laisser seuls face à des ouvrages qu'ils n'ont ni les moyens ni les compétences techniques d'expertiser. Voilà l'État tel que nous le voulons : un appui, non un donneur d'ordres. Sur la méthode, rien à redire.
Sur les moyens, tout reste à dire.
Le 16 juillet dernier, le tribunal de Gênes a clos, huit ans après, le procès de l'effondrement du pont Morandi. Trente-deux condamnations, jusqu'à douze ans de prison pour l'ancien dirigeant de la société concessionnaire. Mais il faut retenir un autre nom dans ce verdict : celui d'un ancien cadre de l'État, chargé de la supervision des concessions, condamné à cinq ans. La justice a dit une chose que le Parti Radical tient pour essentielle : l'entretien des ouvrages d'art est une responsabilité publique, et son abandon une faute qui peut tuer. Quarante-trois personnes, dont quatre Français, sont mortes parce qu'un pilier fragilisé, dont la faiblesse était connue, n'avait pas été réparé à temps.
La France n'est pas à l'abri. Dès 2019, un rapport du Sénat conduit par Hervé Maurey établissait qu'environ 25 000 de nos 200 000 ponts étaient en mauvais état structurel, et dénonçait un « sous-investissement chronique ». Pire : les élus locaux, qui gèrent 170 000 de ces ouvrages, ignorent souvent l'état réel des ponts de leur commune. L'effondrement du pont de Mirepoix-sur-Tarn, en novembre 2019, et ses deux morts, nous avaient déjà avertis. Combien d'avertissements faudra-t-il ?
Voici le nœud du problème, et il est politique. La décentralisation a confié aux communes la propriété et l'entretien de dizaines de milliers d'ouvrages d'art, sans jamais leur transférer les ressources permettant d'en assumer la charge. Une commune rurale de quelques centaines d'habitants ne peut porter seule la reconstruction d'un pont, dont le coût dépasse souvent son budget annuel tout entier. C'est le même mécanisme que celui de la fiscalité foncière que je dénonçais récemment : on transfère la responsabilité, on retient les moyens, puis l'on s'étonne que les ouvrages vieillissent.
Or que propose-t-on ? Cinquante millions d'euros par an, quand le Sénat chiffrait le besoin entre 2,2 et 2,8 milliards, et quand cet établissement estimait lui-même l'an dernier qu'il faudrait au minimum 800 millions pour les seuls ouvrages les plus dégradés qu'il a inspectés. À ce rythme, il faudra non pas des années mais des décennies pour venir à bout du « chantier du siècle ». Ce n'est pas une politique d'infrastructure : c'est un pansement sur une plaie ouverte.
C'est ici que parle notre doctrine. Pour Léon Bourgeois, la solidarité n'était pas une charité : c'était la reconnaissance que nous sommes tous débiteurs les uns des autres. Un pont dangereux dans un village isolé n'est pas le problème du seul maire : c'est un enjeu de sécurité et d'égalité nationales. Le pont relie, désenclave, maintient vivante la commune que l'on dit périphérique. Le laisser tomber, c'est laisser la République se déliter dans ses marges. La République qui, du temps du plan Freycinet, couvrit le pays de voies et d'ouvrages, ne peut se résigner aujourd'hui à les regarder se dégrader faute de crédits.
Le Parti Radical demande donc que ce programme, dont il salue l'existence, cesse d'être une vitrine pour devenir un plan. Cela suppose une programmation pluriannuelle proportionnée au besoin réel, un recensement national partagé de l'état de nos ouvrages, une ingénierie déconcentrée pérenne au service des petites communes, et une enveloppe qui ne soit pas l'aumône d'aujourd'hui. La sécurité n'attend pas le prochain drame. Il serait indigne d'une grande nation d'attendre son propre pont Morandi pour se décider à agir.
« Un programme utile ne fait pas une politique. Cinquante millions d'euros là où il en faut des milliards, c'est reconnaître le danger sans se donner les moyens de l'écarter. Le Parti Radical le dit sans détour : la sécurité de nos ponts est une dette de solidarité nationale, pas une ligne budgétaire que l'on ajuste à la baisse. »